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Il apparaissait que j'étais une artiste. Je ne niais pas avoir en moi ce brin de folie nécessaire à la créativité. C'était justement dans ce « brin de folie » que résidait un problème de taille, une inquiétude qu'il me paraissait utile d'étudier pour mieux l'accepter. Car si l'inventivité, dans quelque domaine que ce soit, impliquait fatalement une infime source d'hystérie, je n'en restais pas moins sceptique voire, terrifiée. Non, je n'étais pas atteinte d'une quelconque folie, passagère ou inéluctable, je ressentais juste le besoin de m'exprimer, d'unir la justesse des mots à ma vision du monde, des hommes qui le peuplent et de ce qu'ils en font.
L'observation à outrance et manifestement irrépressible aboutissait, pour ma part, à des élucubrations littéraires en tout genre. Et c'était dans ces moments là que je comprenais fort bien que la créativité dépendait de l'inspiration du moment, de ce que mes anonymes compagnons de route me laissaient entrevoir de leur existence, de ces agissements insolites qui, parfois, dépassaient l'entendement, ce qui me laissait penser que je n'étais atteinte d'aucune forme d'aliénation.
Encore un paradoxe surprenant quand on recherchait à rendre l'art esthétique. Car il ne se déroulait pas toujours de jolis instants et quand, à la dérobée, je m'emparais de ce qui m'interpellait, je n'étais pas fière d'en pondre autant de lignes. C'était en ce sens là que j'estimais que l'art perdait de sa superbe en entrechoquant de si simples verbes à de si cruelles situations.
Certains épisodes, émaillés de preuves presque bucoliques, aux allures de cartes postales contrebalançaient heureusement l'éphémère contenance des périodes grises. De quoi soulager ma mauvaise conscience de se rassasier artistiquement de peines visibles à l'œil nu qui n'avaient pas d'autre alternative que se dénuder, publiquement.
Je pourrai finalement croire que la création incluait un peu de folie puisqu'à trop réfléchir sur les injustices dont je ne dépendais pas, sur les malheurs dont j'en réfutais, à juste titre, le tort, je transcrivais néanmoins ces inspirations brutales, en les écrivant. Je me disais qu'il fallait être un peu fou pour prendre du plaisir là où il n'y en avait pas. En fait, c'était plus de l'égoïsme car un esprit peu artistique ne se réjouirait pas de tant de malheurs. Je me consolais avec certaines éminences de la photographie, de la peinture ou de la musique qui racontaient comme personne les résultats de leur inspiration au grand public en supportant de s'entendre dire qu'ils étaient torturés.
Quelque part, l'artiste est ainsi. Sans doute a-t-il, lui aussi, ses instants malheureux qu'il rêverait de voir écrits ou photographiés. Il paraît qu'il faut de tout pour faire un monde et le brin de folie en fait surtout partie...
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